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Le mont Fuji, symbole du Japon, inscrit au patrimoine mondial

Il est mondialement connu pour son cône volcanique souvent couronné de neige. L'Unesco a inscrit au Patrimoine mondial le mont Fuji, samedi 22 juin, soulignant l'importance de la montagne pour la culture japonaise. Le comité du Patrimoine mondial, réuni pour sa 37e session annuelle à Phnom Penh, a classé le site dans la liste des biens culturels.

"Le Fujisan (mont Fuji), cône volcanique solitaire, souvent couronné de neige, s'élevant au-dessus de villages, de la mer et de lacs bordés d'arbres, a inspiré les artistes et les poètes et est l'objet d'un pèlerinage depuis des siècles", notait l'Unesco dans le document préparatoire à la réunion.

"Le respect et la crainte qu'inspirent la forme majestueuse du mont Fuji et l'activité volcanique intermittente donnèrent naissance à des pratiques religieuses qui associent le shintoïsme et le bouddhisme", ajoute le texte.

La partie classée par l'Unesco comprend le sommet de la montagne et, répartis sur les pentes et à son pied, sept sanctuaires, des auberges accueillant les pèlerins et un groupe de "phénomènes naturels révérés" (des sources, une chute d'eau, une pinède et des arbres moulés dans la lave). Le volcan, à environ 100 kilomètres au sud-ouest de Tokyo, s'élève à 3 776 mètres d'altitude et ses pentes sud descendent jusqu'au littoral dans la baie de Suruga.

17e SITE DU JAPON CLASSÉ PAR L'UNESCO

Le mont Fuji est le dix-septième site du Japon classé par l'Unesco. A côté des monuments historiques de l'ancienne Kyoto, on trouve aussi le Mémorial de la paix d'Hiroshima, les sanctuaires et temples de la ville de Nikko, les monuments de l'antique capitale Nara, ou encore le très célèbre sanctuaire shinto d'Itsukushima, avec son tori ("portique" en français) rouge les pieds dans l'eau.

Le comité du Patrimoine mondial de l'Unesco doit examiner au total l'inscription de 31 sites naturels et culturels sur la liste du Patrimoine mondial, qui comptait avant cette session 962 noms dans 157 pays. Parmi les candidats qui espèrent être distingués pour leur "valeur universelle exceptionnelle" figurent la ville d'Agadez (Niger), les villas Médicis (Italie) et la station baleinière canadienne de Red Bay où opéraient les marins basques au XVIe siècle.

 

Source LeMonde.fr

L’art de vivre japonais : “Une âme saine dans un corps sain”

Ulysse | 12.01.11 | 13h24

Spécialiste du Japon, Jean-François Sabouret nous fait partager sa vision du pays, encore très empreint des traditions ancestrales.

Ulysse : Quelles sont les spécificités de l’art de vivre à la japonaise ?

Jean-François Sabouret : Le Japon, c’est l’instant présent, une atmosphère, une ambiance. Je n’ai pas envie de jouer à celui qui connaît le Japon. Personnellement, je ne suis pas tatamisé, je suis à la fois dedans et à l’extérieur, même si ce pays est en moi depuis que j’y suis arrivé, il y a trente-six ans. De quel Japon parlons-nous ? J’ai peur des généralisations. On véhicule toujours des images d’Epinal négatives ou positives. Nous n’avons pas l’image exacte. Cette fausse connaissance nous entraîne dans des désenchantements.

Mais fantasmer sur un pays comme point de départ est très important. Il y en a qui rêvent de kabuki, de geisha et de sumo, pourquoi pas, mais ensuite ce qui m’intéresse c’est d’être présent, un homme ordinaire français parmi des gens ordinaires japonais. L’art de vivre à la japonaise, c’est vivre ici et maintenant.

Ulysse : Est-ce que l’importance de la codification sociale, à l’image de la cérémonie du thé ou du bain dans une source thermale, est toujours vivante ?

J.-F. S. : Oui, cela existe toujours, même si la cérémonie du thé remonte à l’époque du maître Sen no Rikyû [1522- 1591, ndlr]. C’est d’abord une petite cabane fragile dans un jardin avec des murs en simple torchis et aux couleurs sobres. Là, l’invité réfléchit à la vanité du monde, à la mort qui est en nous. Les plus beaux bols de thé sont ébréchés, cassés. Ils montrent ainsi la fragilité de l’existence, car nous sommes tous un peu “ébréchés”. À la question : “Qu’est-ce que la cérémonie du thé ?”, Sen no Rikyû répondait : “Faire bouillir de l’eau, préparer le thé et le boire”. Une approche authentiquement zen.

Maintenant, il y a trois grandes écoles de thé, Ura Senke, Omote Senke et Mushanokôji Senke, fréquentées souvent par des jeunes filles de bonne famille. Quand elles se marient, cela fait partie du kit, elles ont appris le piano, l’art floral [ikebana] et l’art du thé, car nous sommes dans une aire confucéenne, appelée l’Asie des baguettes [Chine, Corée, Japon, Taiwan et Vietnam]. Cela signifie qu’elles ont assimilé leur rang, leur statut ou celui auquel leurs familles veulent les faire accéder. Ce qui est important au Japon, c’est de comprendre où vous êtes, de vous situer socialement. C’est un système organisé au bénéfice des élites, de la hiérarchie et des fonctionnaires de la haute administration.

Les arts comme les arts martiaux véhiculent le respect de la tradition. Le maître, c’est celui qui sait. Toute voie [do] suppose de se mettre en marche. Et toute la vie est occupée par cette recherche de cheminement. La modestie et la discrétion sont importantes au Japon. Quand vous savez quelque chose, pourquoi le mettre en avant ? Selon un haïku japonais : “Si on parle, les lèvres deviennent froides comme au vent d’automne”. Ne pas se précipiter est aussi important, il faut, selon l’adage, toujours garder son épée au fourreau.

Le shintô, l’un des coeurs de la culture japonaise, se fonde à l’origine sur la crainte de la souillure par le sang. Tous ces bains que prennent les Japonais consistent à se laver mais aussi à se purifier, même s’ils n’en ont plus une claire conscience de nos jours. Au Japon, sans trop forcer l’adage, on dira que si vous avez un corps sain, vous avez l’âme saine. Alors que Paris était une ville qui sentait très mauvais, à Edo [l'actuel Tokyo], il y avait des canaux : les ordures et les excréments étaient transportés hors de la ville par souci de propreté. Même pauvres à l’époque d’Edo, les Japonais prenaient des bains régulièrement, quand en Europe nous étions vraiment sales. Les Japonais n’aiment pas les odeurs fortes. Ils aiment la neutralité.

D’ailleurs, traditionnellement, il ne me semble pas que les femmes se parfumaient, car c’eût été une manière d’attirer l’attention sur elles, ce qui ne correspond pas à l’étiquette japonaise. Aujourd’hui, les jeunes générations sont différentes. Le bain pris dans une source chaude s’apparente à un véritable moment de détente et de repos. Après s’être lavé, récuré et rasé, vous vous trempez dans plusieurs bassins différents.

Ulysse : Quelle place la cuisine prend-elle dans la société japonaise ?

J.-F. S. : Dans la société actuelle, la femme japonaise passe moins de temps dans sa cuisine, me semble-t-il, que la femme française. Cela tient en partie au fait que l’on reste le plus possible au plus près du goût originel des aliments, donc il y a moins de préparation que dans la cuisine chinoise ou française.

De plus, il est facile de se restaurer dehors et c’est souvent moins cher que si vous cuisinez chez vous. Ce qui est formidable dans la cuisine japonaise, même quotidienne, c’est cette recherche esthétique. Les cuisiniers qui travaillent vite et bien sont des artistes. Ce peuple veut offrir la beauté à tous. Edmond de Goncourt avait écrit dans Outamaro, le peintre des maisons vertes que le Japon est “le seul pays de la terre où l’art industriel touche presque toujours au grand Art”. Il y a une expression que chacun connaît dans l’archipel : “Manger avec les yeux”, pour dire que la présentation est très importante, même pour un repas simple et bon marché. Manger quelque chose, c’est manger un lieu, s’imprégner d’une atmosphère où l’on voit des visages, où l’on entend des sons.

Les Japonais sont des fines gueules appréciant autant la cuisine occidentale qu’asiatique. Ils pratiquent une grande religion culinaire : la fraîcheur. Le poisson ne doit pas sentir. Jadis, on ne mangeait pas de sushi ni de sashimi hors du littoral, car le poisson ne pouvait pas être conservé. Dans les montagnes, les habitants pêchaient des poissons de rivière.

La cuisine japonaise privilégie la neutralité. Elle est servie rapidement, à l’exception des repas gastronomiques que sont les kaiseki ryôri. Tout est un long apprentissage, y compris dans le monde culinaire. Les Japonais maîtrisent parfaitement l’art de conserver les aliments en les fumant, les salant, les fermentant ou en les vinaigrant.

Ulysse : Qu’est-ce qui caractérise le(s) goût(s) japonais ?

J.-F. S. : Les Japonais aiment la nouveauté. Si les plats du Kansai [région située à l'ouest de l'île de Honshû, où se trouvent Kyoto, Osaka, Kobe et Nara] ont une saveur plus sucrée, alors que dans le Kantô [région de l'est de l'île de Honshû], la présence du salé est plus prononcée, l’archipel connaît aujourd’hui une homogénéisation des goûts. A l’image du natto, ce soja fermenté : il y a trente ans, il était principalement apprécié dans le Kantô et le Nord. Maintenant, les gens de Fukuoka, sur l’île de Kyushu, au sud-ouest du pays, l’ont adopté pour une consommation courante.

A Sapporo, sur l’île septentrionale de Hokkaido, vous pouvez manger des spécialités d’Okinawa avec de la viande de porc, mais aussi la cuisine “locale” de Gengis Khan avec de la viande de mouton ainsi que du crabe cru, des crevettes crues ou des sardines, et aussi les fameux nabe [pot au feu] au poisson. Les Japonais ont un talent extraordinaire, car ils ont cette intelligence de saisir tout de suite, d’être à l’affût de ce qui est nouveau.

La consommation de la viande a été officiellement autorisée en 1872, lorsque l’empereur a mangé une sorte de boeuf en sauce pour la première fois. Avant, le principe bouddhique d’avoir de la compassion pour tout être vivant, les animaux y compris, prévalait. Depuis, les cuisiniers ont imaginé le shabushabu, le sukiyaki [des fondues à base de viande de boeuf dans un bouillon d'algues], le teppan yaki [viande grillée sur plaque chaude].

Ulysse : Comment expliquez-vous l’expansion de la cuisine japonaise dans le monde ?

J.-F. S. : Grâce aux Chinois, qui ont compris les bénéfices commerciaux qu’ils pouvaient tirer en proposant des sushis de piètre qualité souvent, mais que les Français, entre autres, consomment en masse.

Ulysse : Quels sont, vus d’Occident, les clichés culinaires auxquels il faut, une bonne fois pour toutes, tordre le coup ?

J.-F. S. : Les Japonais ne sont pas des mangeurs de sushi. Ce sont d’abord des mangeurs de nouilles. À n’importe quelle heure de la journée, froides l’été, chaudes l’hiver, sur un quai de gare ou dans une échoppe, vous pouvez, pour 480 yens, soit environ 4 €, vous rassasier avec des nouilles. Les Japonais sont également de grands mangeurs de racines et de légumes.

Ulysse : Quels conseils donneriez-vous aux lecteurs d’Ulysse pour réussir un voyage gourmand ?

J.-F. S. : Sortir des sentiers battus. Aller dans les Alpes japonaises pour déguster du riz de montagne et un poisson de rivière grillé ou du sanglier, autrefois appelé “baleine de montagne”. Eviter les endroits touristiques et partir vers Niigata, l’île de Sado et Hokkaido. Je conseillerais également de boire du saké local avec les spécialités de la région. Chaque province prétend avoir le meilleur saké. Pour moi, le meilleur est celui de mon ami, le daiginjo “Kurozaemon” de la région de montagne de Yonezawa.

Propos recueillis par Jean-Luc Toula-Breysse

Jean-François Sabouret

Sociologue spécialiste du Japon, directeur de recherche au CNRS et directeur du Réseau Asie-Imasie, Jean-François Sabouret, auteur de Besoin de Japon (Seuil), a dirigé de nombreux ouvrages collectifs dédiés à l’archipel, dont La dynamique du Japon (Saint-Simon, CNRS Editions). Pendant six ans, il a livré comme correspondant une chronique sur France Inter, témoignant jusqu’en 1996 de toutes les facettes de la vie quotidienne nipponne. Il a répondu à nos questions et nous a mis l’eau à la bouche.

À paraître en février 2011, Ce que le Japon peut nous apprendre, de Jean-François Sabouret, collection Débats, CNRS Editions.

L'été de Kikujiro

(Japon, 1999, 117mn) : ZDF
Réalisateur: Takeshi Kitano
Scénariste: Takeshi Kitano
Image: Katsumi Yanagishima
Musique: Joe Hisaishi
Montage: Takeshi Kitano, Yoshinori Ohta
Acteur: Takeshi Kitano, Yusuke Sekiguchi, Kayoko Kishimoto, Kazuko Yoshiyuki, Yûko Daike, Rakkyo Ide, Nezumi Imamura, Gurêto Gidayû
Production: Hisaishi Production, Bandai Visual Company, Tokyo FM Broadcasting, Nippon Herald Films, Office Kitano
Producteur: Masayuki Mori, Takio Yoshida

Kikujiro, un vaurien quinquagénaire, décide de redonner le sourire à un petit garçon à la recherche de sa mère. Takeshi Kitano signe un film beau et frais comme un paysage japonais.

Masao a 9 ans et s'ennuie. Ce sont les grandes vacances et tous ses copains sont partis. Même le club de foot a fermé. Dans la maison vide de sa grand-mère, Masao trouve une photo de sa mère, qu'il ne connaît pas. Il se met alors en tête de partir à sa recherche. Son sac sur le dos, il prend la route et rencontre Kikujiro, quinquagénaire, cabotin et roublard de première. Commence alors un voyage peu ordinaire, émaillé de rencontres insolites avec une jongleuse, un danseur-pantin, un homme pieuvre, des motards rock'n'roll...

Road movie enchanté:
Kikujiro le voyou frimeur et Masao le "môme à l'air triste", comme l'appelle Kikujiro la première fois qu'il le voit, forment un duo charmant et contrasté. Liés par le hasard, ils vont apprendre à se connaître et à se comprendre au cours d'un voyage initiatique. Les gags et les coups fourrés se succèdent au fur et à mesure que Kitano, qui interprète le personnage de Kikujiro, sort toute sa panoplie de magicien grand-guignolesque - le cinéaste japonais n'a visiblement pas oublié son passé de comique. Les saynètes à l'humour tendre, introduites comme des chapitres d'un journal intime, nourrissent un film à la réalisation ingénieuse et souvent surréaliste. Oscillant entre l'absurde et le burlesque, le réalisateur porte un regard tendre sur la jeunesse, l'innocence et la marginalité. La musique, ritournelle minimaliste et obsédante, confère aux images une tonalité très particulière, digne de la folie douce-amère d'un Kitano plus dégingandé que jamais.

 

"Récits de Fukushima" Une série documentaire d'Alain de Halleux

Voir la web-série "Récits de Fukushima"

(En ligne à partir du 6 mars)

Aujourd'hui à Fukushima, les Japonais affrontent au quotidien un ennemi invisible : la radioactivité, qui compromet le futur de cette région et du pays. La population commence à se lever pour dire son désespoir et sa colère. En partant à la rencontre de familles, Alain de Halleux donne la parole à ces Japonais ordinaires confrontés à une situation sidérante : des rencontres qui nous révèlent les angoisses, les espoirs, les bouleversements majeurs vécus par ces parents et ces enfants.

S'éloigner de Fukushima, voire quitter le Japon, mesurer la radioactivité de son environnement et de sa nourriture, tenter d'obtenir des informations fiables à partir desquelles prendre une décision qui engage toute la famille… autant d'interrogations et de défis auxquels sont confrontés Royko et David, Eko, Kento et les autres.

Alain de Halleux, réalisateur belge, poursuit ici son travail documentaire sur les enjeux et les risques du nucléaire commencé avec les films "RAS nucléaire, rien à signaler" (2009) et "Tchernobyl for ever" (2011).

Nobody knows

Ce film est vraiment magnifique j'en ai une petit boule dans la gorge. Les petit acteurs sont excellent.

(Japon, 2004, 141mn) : ZDF
Réalisateur: Hirokazu Koreeda
Scénariste: Hirokazu Koreeda
Image: Yutaka Yamasaki
Musique: Gontiti
Montage: Hirokazu Koreeda
Acteur: Yûya Yagira, Ayu Kitaura, Hiei Kimura, Hanae Kan, Momoko Shimizu, Keiko Fukushima
Production: Bandai Visual Company, Cine Qua Non Films, Engine Film, c-style, TV Man Union, Nobody Knows Project Team
Producteur: Hirokazu Koreeda, Satoshi Kôno, Yutaka Shigenobu, Toshiro Uratani

Abandonnés par leur mère, quatre enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un petit appartement de Tokyo. Un conte désenchanté et sublime signé Hirokazu Koreeda.

À Tokyo, Keiko vit seule avec ses quatre enfants, tous nés de pères différents. Afin d'obtenir un appartement plus spacieux, elle cache au propriétaire l'existence des trois derniers. Les petits, qui ne sont pas scolarisés, tiennent la maison pendant que leur mère travaille. Mais un jour, celle-ci disparaît en leur laissant un peu d'argent...

Rage de vivre
Inspiré d'un fait divers, le film, qui s'étale sur quatre saisons, nous plonge dans l'existence chaotique de quatre enfants cruellement livrés à eux-mêmes, mais habités par une rage de vivre déchirante. Akira, l'aîné - joué par le jeune Yûya Yagira, qui a reçu le Prix d'interprétation masculine à Cannes -, se mue ainsi en chef de famille, prêt à affronter les affres de la précarité et de la clandestinité pour maintenir sa fratrie à flot. Au plus près des visages, la caméra navigue dans l'espace feutré de l'appartement pour capter avec une précision documentaire les petits riens du quotidien, qui reviennent comme une litanie réconfortante. Des jeux et des souffrances de ces enfants perdus, Hirokazu Koreeda tire une oeuvre profondément attachante, oscillant délicatement entre comédie et tragédie.


Nobody Knows (vost) par gotti57

 "Le fait divers sur lequel se base Nobody Knows remonte à juillet 1988. Il a eu lieu dans un quartier de Tokyo: Nishi-Sugamo. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ces enfants ont réellement été livrés à eux-mêmes pendant neuf mois. Ils ne fréquentaient pas l’école, subsistaient tant bien mal, grâce à l’argent que leur envoyait leur mère. Ni les voisins de l’immeuble ni une quelconque collectivité locale n’étaient au courant. Ils ont plus vraisemblablement feint de ne pas l’être. Il aura fallu la macabre découverte du corps du plus jeune des enfants dans un placard pour que cette triste histoire apparaisse au grand jour.

Si l’on replace ce drame dans le contexte de la bulle économique, quelques années seulement avant qu’elle n’éclate, l’année 1988 correspond à une très forte consommation des ménages et au leurre, qu’on a compris seulement à posteriori, de «la vie facile». En filigrane, se révèlent les dysfonctionnements de la société japonaise. D’abord timides, ils sont de plus en plus évidents au début de cette année-là. Une nouvelle fait grand bruit: on retrouve le cadavre d’un nouveau-né abandonné dans une consigne de gare à Tokyo. A partir de ce moment, la machine bien rodée s’enraie. L’un des signes les plus inquiétants de ces «distorsions sociales» est sans nul doute la courbe ascendante des violences infligées aux enfants. Le Ministère de la santé en distingue quatre sortes: physiques, sexuelles, psychologiques et celles qui sont dites «negurekuto», de l’anglais «neglect» signifiant littéralement «négligence, manque de soins». Cet euphémisme désigne un abandon, sous-entendu de la mère.

En relisant la presse de l’époque, le lecteur est frappé par la tendance à présenter cette mère, certes non pas innocente mais pour le moins acculée, comme un «démon». L’éventuelle responsabilité du père, ou des pères, est passée sous silence. L’association tokyoïte Lutte contre la discrimination des enfants nés hors mariage pointe du doigt une société dotée d’un système juridique rétrograde, dans lequel les droits des mères célibataires et de leurs enfants sont pratiquement inexistants – sans parler des aides accordées, qui sont à peu près nulles.

«Dans le cas d’une grossesse hors mariage, il est courant que l’entourage guide fermement la femme enceinte vers un avortement, relève une responsable de l’association. Dans l’affaire des quatre enfants abandonnés de Nishi-Sugamo, la mère avait accouché chez elle et n’avait pas déclaré ses enfants à l’état civil par peur des discriminations… Mais, de cela, on n’a pas parlé dans les journaux.» Sévère constat que corrobore Hirokazu Kore-eda dans une note en exergue de son scénario: «Si l’on traite cette mère de «démon», comment devrait-on appeler le père? Et que dire de cette société qui ne défend plus ses enfants?»

Sylvie Jacquot, Nagano"

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